Le tourisme est une branche particulière de léconomie
pour plusieurs raisons. Dabord, le consommateur est obligé
de se déplacer vers le produit (la relation est souvent
inverse) et il doit investir autant en temps quen argent
dans le produit touristique. La production touristique est également
très différenciée. Le consommateur ne peut,
en outre, essayer le produit touristique avant lachat. Un
plan des pistes détaillé dune station de sports
dhiver est un bien maigre aperçu de ce qui attend
le vacancier! De plus, la production touristique est tellement
spécifique quil est impossible de la reproduire dans
un autre lieu: comment déplacer, par exemple, les montagnes,
la neige, une station de ski particulière, une église
ou un château fort appartenant au patrimoine autochtone?
Enfin, les capacités de loffre touristique sont souvent
très rigides, entraînant des différences de
prix entre les périodes daffluence et celles de basse
saison. Dans les plus importantes stations de sports dhiver,
à linstar de celles de Tarentaise, il faut souvent
réserver à la location son logement la saison précédente,
le taux de remplissage étant la plupart du temps de 100%.
Certaines de ces caractéristiques particulières
nous amènent à assimiler les touristes à
des consommateurs de biens tangibles, négligeant le fait
que le tourisme consiste essentiellement en un échange
de services. Pour la majorité des consommateurs, un voyage
représente une dépense importante et linformation
disponible sur le marché joue un rôle clef car le
consommateur, comme nous lavons dit plus haut, ne peut tester
à lavance le produit visé depuis son lieu
dorigine. La qualité de linformation et la
réputation des produits touristiques sont donc fondamentales.
Des services et des produits touristiques fortement différenciés,
des contraintes budgétaire et temporelle importantes, déterminent
la localisation de lactivité touristique. La Savoie
possède ainsi de nombreux atouts, avec un équipement
touristique à la foi moderne et traditionnel: un riche
patrimoine culturel, des traditions bien ancrées, des produits
du terroir de qualité, mais aussi des domaines skiables
parmi les plus prestigieux du monde: les « Trois Vallées
» possèdent le plus gros domaine de ski au monde,
en nombre de kilomètres de pistes comme de remontées
mécaniques; les Jeux Olympiques de 1992 ont encore renforcés
cette image, surtout pour les stations de Tarentaise; de par sa
situation géographique, la Savoie possède un enneigement
de qualité, souvent plus important que celui de ses voisins.
La nature nest pour autant pas étouffée, les
grands ensembles sintégrant relativement bien au
cadre naturel, qui compte dailleurs de nombreux parcs naturels[7].
Il faut noter avec attention que les investissements touristiques
ont souvent un caractère irréversible, et la Savoie
ny échappe pas. Une grande partie de lactivité
touristique nécessite des ressources importantes, comme
la terre, le capital et les constructions. Que faire, par exemple,
de remontées mécaniques, dhôtels, en
cas de reconversion de léconomie locale, ou de «
simple » passe économique difficile? Il est évident
que dans ce cas les ressources ne sont plus utilisées de
façon efficiente, à court terme tout du moins.
En
prenant en compte lensemble des caractéristiques
propres au tourisme, on saperçoit finalement quil
est difficile dévaluer, de réguler et de promouvoir
ce secteur pour les autorités économiques et politiques,
si elles ne parviennent pas à englober la complexité
de ces facteurs. Lactivité productive touristique
étant présente dans de nombreuses strates de lactivité
économique générale, le tourisme joue de
toute évidence un rôle central dans le développement
économique tant local que national, mais il a aussi un
impact sur laménagement du territoire. Nous allons
maintenant présenter brièvement le rôle du
tourisme dans une économie régionale, le terme de
région sapparentant dans notre étude à
un département précis.
Le
tourisme entraîne dabord une dépense sur une
gamme diversifiée de produits, mais également sur
différents services, ces biens et services étant
produits également pour une consommation non touristique.
Ces dépenses sont à lorigine dun revenu
pour les offreurs, ces derniers étant assez dissemblables
selon le type de voyage effectué.
On distingue alors deux sortes de région, qui par pure
convention sont appelées réceptrice (lieu de destination
des touristes) et émettrice (lieu dorigine du touriste).
La région émettrice regroupe les activités
démission de voyage: ce sont les opérateurs
touristiques, les agents de voyage, les fournisseurs de transport
qui possèdent des revenus touristiques. La région
réceptrice est celle où se concentrent les activités
développées autour du passage et du séjour
touristique: les attractions touristiques, les hôtels etc.
captent des revenus liés au tourisme. Le département
de la Savoie se situe pour une large part dans cette seconde situation,
aucune région ne pouvant être considérée
comme à 100% émettrice ou à 100% réceptrice.
Les dépenses touristiques du pays font parties des dépenses
nationales de consommation. Ces dépenses touristiques sont
donc en fait une réalocation de la dépense des consommateurs
ou des producteurs[8]. Par exemple, si la neige est abondante
en Savoie et quelle fait défaut dans les autres départements
touristiques dhiver, les touristes nationaux vont augmenter
leurs dépenses en direction de la Savoie. Mais si la neige
est présente en quantité sur lensemble des
massifs de montagnes, alors les dépenses touristiques vont
augmenter globalement au détriment dautres secteurs
de léconomie nationale. Un enneigement bien réparti
pourrait même parfois profiter moins à la Savoie
quà certains de ces concurrents: labondance
de neige a tendance, en effet, à étaler la clientèle
sur lensemble des stations de ski et sur tous les massifs,
faisant plutôt le bonheur, par exemple, des stations des
Alpes du Sud où des Pyrénées. Cet exemple
est transposable vis à vis de la clientèle internationale,
qui pourrait pour une partie au moins se rendre par exemple en
Suisse. En raison de sa nature propre, le tourisme est souvent
une activité qui établit de forts liens entre lactivité
touristique dun pays et léconomie dun
autre. En Tarentaise les clients étrangers originaires
de la Belgique, dAllemagne et dAngleterre notament
sont nombreux. Si léconomie belge connaît des
difficultés, il est probable que léconomie
tarine en sera affectée. Certaines zones touristiques peuvent
se voir « colonisées », ce qui peut jouer sur
bon nombre de décisions et sur un ensemble de sous-marchés
(investissement, prix, marché immobilier, etc.).
Les agents économiques arbitrent donc entre le tourisme,
qui possède un coût dopportunité, et
les autre biens. La stimulation économique dépend
aussi de la redistribution régionale, interrégionale
(voir même parfois internationale), du revenu issu dun
flux monétaire en provenance des régions émettrices
vers celles destinatrices. Signalons au passage que les habitants
de la Savoie prennent eux aussi des vacances parfois loin de leurs
domiciles et sont donc eux aussi des touristes potentiels, et
pas seulement des offreurs de biens et services touristiques.
Le dynamisme de léconomie dépend enfin de
lexistence de différences dans lusage secondaire
du revenu entre les bénéficiaires directs des revenus
touristiques et les autres.
Le
tourisme est donc un enjeu important pour léconomie
en général et la Savoie en particulier. Historiquement,
les pays et les régions dont la balance des paiements est
fortement liée au tourisme ont moins souffert de cette
dépendance que les pays et les régions dont les
revenus reposent sur un seul produit basic (pétrole, sucre,
charbon etc.). Les régions touristiques, dun certain
côté, sont censées être moins les victimes
dune crise structurale que ces pays ultra spécialisés.
Pourtant le tourisme peut connaître une activité
volatile (manque de neige, mauvais temps, effet de mode, etc.)
sil vient à être trop dépendant de certains
marchés. Des « nouvelles glisses » où
de nouveaux sports « fun » se sont développés
récemment (surf, ski parabolique, rafting, canyoning etc.)
pour pallier à une perte de vitesse de certaines activités
jugées plus traditionnelles. Cette volatilité a
donc un impact sur lemploi et amène à plusieurs
questions, dont celle du rôle du secteur public.
Le gouvernement et les collectivités locales doivent
veiller à la bonne répartition des dépenses
publiques en faveur du tourisme. Cest le secteur public
qui traditionnellement est sensé fournir les infrastructures
(comme les aménagements réalisés lors des
jeux olympiques de 1992), de gérer les activités
administratives, de préserver lenvironnement, de
promouvoir le tourisme et den faciliter le développement.
Comment financer ces activités?
Le modèle « dexportation impositive »
consiste à reporter sur les touristes la charge de la production
de services qui leurs sont destinés au lieu de la faire
peser sur les résidents du lieu visité[9] (les autoroutes
payantes par exemple: les autochtones pouvent sy abonner
à prix réduit). Ce modèle de fiscalité
permet déviter un effet « dappauvrissement
» des lieux daccueil. Une autoroute étant construite
pour désengorger une vallée lors de lafflux
de touristes (cas de la haute vallée de lIsère
depuis La Rochette jusquà Moûtiers), ces derniers
se transforment en usagers-payeurs.
On admet généralement que le tourisme utilise
de façon plus intensive le facteur travail que dautres
branches dactivité. Cela est justifié par
le fait que lactivité touristique est très
présente dans les services, qui réclament beaucoup
de main-doeuvre. La qualité et la continuité
des emplois touristiques varient en fonction dune série
de facteurs. Dans une région où lalternative
au tourisme est le chômage par exemple, le tourisme fournit
alors un revenu additionnel où une source de travail précieuse
face à une possible précarité. Les revenus
touristiques sont dune relative bonne qualité en
Savoie pour les travailleurs puisque les emplois touristiques
sont plus qualifiés par rapport aux emplois du tourisme
en général. Ceci est surtout valable pour les emplois
liés directement aux sports dhiver, ceux-ci étant
assez onéreux par rapport à dautres destinations
touristiques. Le tourisme peut aussi créer un volume important
de travail à faible revenu car certains emplois sont peu
qualifiés, saisonniers, transitoires et possèdent
une faible ou inexistante représentation syndicale. Le
petit personnel des hôtels, par exemple, se retrouve souvent
dans ce genre de situation. Il nest pas rare non plus de
trouver des individus pluriactifs: certaines personnes sont double-actives
voir même triple-actives, et cumulent les métiers
de moniteur de ski, perchman, conducteur dengin de damage,
agriculteur, maçon, guide de Haute Montagne, etc. selon
les saisons.
Léconomie souterraine est souvent assez développée
car les pourboires, services en espèces, trocs et autres
services gratuits sont nombreux et impossibles à comptabiliser.
Linvestissement touristique, de quelque nature quil
soit, présente des particularismes:
· Il est souvent non marchand, de type social, éducatif,
environnemental (création de centre de loisir, de parcs
naturels etc.).
· Un investissement est rarement à 100% touristique;
pour quil soit amorti, la population locale doit aussi en
bénéficier.
· Linvestissement touristique est souvent lié
à un mode de vie: par exemple, on peut considérer
quil est plus agréable de travailler dans le tourisme,
car il procure de meilleurs rapports humains, ou bien il évite
de devoir émigrer. « Vivre et travailler au pays
», cest tout de même mieux!
· Certains investissements pour des événements
à court terme procure aux entrepreneurs des rendements
rapides, comme ce fut le cas lors des Jeux Olympiques dhivers
de 1992.
En général, la plupart des caractéristiques
spécifiques du tourisme sont positives car elles favorisent
linvestissement; il doit néanmoins être contrôlé
pour éviter une offre excédentaire dinfrastructures
touristiques qui peut saccompagner par exemple dune
dégradation de lenvironnement. Il faut également
bien prendre en compte la saisonalité sectorielle qui oblige
à une immobilisation peu rentable des différents
capitaux une partie de lannée.
Le tourisme conduit aussi à la concurrence à la
fois entre les différentes zones, mais aussi à lintérieur
des zones entre les offreurs de logements, dattractions,
etc. Le principe sous-jacent à la définition des
divers marchés correspond au degré de substituabilité
entre les produits touristiques: ce niveau de substituabilité
est donné par les fonctions dutilité des agents.
Le tourisme comporte de nombreux services spécifiques,
et il existe de nombreuses possibilité de développement
pour des entreprises de petite taille, habituées à
évoluer dans des situations de concurrence imparfaite.
Ces entreprises, souvent dans les services, se différencient
par le style et la qualité. Contrairement aux activités
industrielles, les services bénéficient peu déconomies
déchelle; les entreprises nont donc pas souvent
tendance à croître ou à vouloir se concentrer
ou fusionner.
[7] Les parcs régionaux de la Chartreuse (à cheval
sur les départements de lIsère et de la Savoie)
et des Bauges.
Le parc national de la Vanoise, premier parc national crée
en France (1963).
[8] Pour de plus amples détails, voir sur ce point les
travaux de Fletcher J. et Lathem J. dans Databank:
Europe, Tourism Economics, volume 1.2, pages 195-203 (1995).
[9] voir les travaux de:
· N. Leiper (1992) dans Industrial entropy in tourism
systems, Annals of Tourism resarch, volume 19.3, pages 600 à
605;
· D.G. Pearce (1987): Tourism Today: A geographical Analysis,
Harlow UK, Longman.
| 0.0.
INTRO | 0.1. GEOGRAPHIE | 0.2.
HISTORIQUE |0.3. DEFINITION DU TOURISME
|
| 0.4. TOURISME ET SAVOIE | 0.5.
DEVELOPPEMENT DURABLE |